Le réseau Internet, c’est une liste à la Prévert, mais une liste à huit chiffres. Au moins. Des millions de tout. D’ordinateurs, d’écrans, de claviers, de souris, de téléphones, de routeurs, de hub, de switch, de baies de brassage, de kilomètres de câbles, de fibres optiques…et la tête, alouette.

Et même des satellites. Alouitte.

C’est aussi des trillions de lignes de texte écrites dans des dizaines de langages, transportées par autant de protocoles de communication.

Bref, des montagnes industrielles.

Et de l’électricité.

Parce que la liste à huit chiffres, les montagnes d’appareils et tous les cerveaux en surchauffent n’auront servis qu’à ça : transporter des paquets d’électrons d’un bout à l’autre de la planète, faire bouger des aimants minuscules et de microscopiques morceaux de ferrite ici, faire des trous invisibles sur un disque ailleurs, injecter des photons sous la mer où des ondes radios dans les airs. Du micro, du nano, de l’atomique.

Du rien. Electrique et planétaire.

Et tous les réseaux électrique du monde sont interconnectés, pour que les petits bras musclés de l’électron (à vapeur, au charbon, au pétrole où nucléaire) transporte ce billet jusqu’au fond des brousses Australiennes.

Hypothèse : le « modèle économique » de l’Internet est le même que celui de l’industrie du transport de l’énergie. A savoir : comme lui, il génère des millions d’emplois directs et indirects dans le monde. Comme pour lui, les investissements consentis ne le sont que dans la perspective d’une croissance de la consommation assurant de juteux profits. Corollairement, et toujours comme lui, il génère un gâchis à l’échelle planétaire. Et une pollution à l’avenant.

D’où l’on commence à entrevoir que seuls les « acteurs » de cette industrie développent une activité économique réelle. L’argent coule à flot pour irriguer le concret des usines de fabrication, des poseurs de câbles et des services de maintenance du bouzin.

Quid du contenu, dans tout ça ? Où sont les envolées lyriques de la révolution numérique, dans ce « modèle économique » à forts relents de compagnie pétrolière ?

Digression : dans la courte histoire des réseaux, il n’est pas interdit de penser aujourd’hui que le Minitel est mort de ne pas s’être inscrit dans le « modèle économique » de la croissance infinie de la consommation du tout à huit chiffres. Ce système fait de connexion individuelle à des services en ligne, dont on peut rappeler pour les moins de vingt ans que sa mise en place a précédé Internet d’une petite dizaine d’années, présentait en effet des particularités aux conséquences fâcheuses dans une ambiance de libéralisme échevelé : il était basé sur un protocole dérivé directement du téléphone « point à point » et ne nécessitait aucun aménagement lourd du réseau existant. Les terminaux ne s’appelaient pas encore des ordinateurs et le mien, quand je l’ai retrouvé à la cave le mois dernier, marchait encore. Ce qui était sans doute le plus fâcheux, il faut bien en convenir, dans une économie de traders cocaïnomanes en plein décollage, fantasmant sur le « consommable prêt-à-jeter » à s’en faire ventripoter le compte en Suisse.

Mais il y avait au moins une question qui ne se posait pas : en ces glorieux temps de l’Internet franchouillard à vapeur, on se connectait à un serveur en composant son numéro de téléphone direct, et tous les contenus étaient payants. Le « grand public » n’ayant tout simplement pas accès à la fabrication de contenus, le sommeil des ministres n’était-il pas dérangé par d’énervants journalistes en chambre, ni l’industrie du divertissement secouée au fondement par des pirates assoiffés de mégaoctets.

Le « modèle économique », en revanche, était fort simple : si tu avais quelque chose à vendre, tu louais un serveur et tu faisais de la pub dans l’annuaire. Artisanale, frustre, mais efficace. Le cul prospérait déjà avec allégresse dans ce système, ça prouve, non ?

Revenons au Grand Réseau.

Pour le dire franchement comme j’ai pu le vivre : tout le développement grand public de ce réseau est lié aux contenus gratuitement mis en ligne par les premiers passionnés. Pour la plupart convaincus que la libération des usages de l’édition allait entraîner la naissance d’une société nouvelle pleine de fleurs dans les cheveux, on s’est rué sur ce support comme le prolétaire sur le drapeau rouge. On numérisait à tours de bras et à longueur de nuits tout ce qui nous tombait sous la souris, ivres de la transmission d’un savoir enfin libérée de Gutenberg.

Et dans le même temps, l’industrie du porno « online » explosait. Ça aurait dû nous mettre la puce à l’oreille, mais à vrai dire on s’en foutait. L’arbre du porno nous cachait pourtant une forêt imposante : les contenus payants existaient toujours. Et l’expansion du réseau, conjuguée à l’arrivée fracassante de l’ordinateur au bureau, allait permettre aux entreprises de démultiplier leurs moyens commerciaux. Et leur marge nette.

De fait, tout un pan de l’Internet allait s’implanter sur le « modèle économique » de l’industrie, offrant aux entreprises les perspectives réjouissantes du télétravail -ouvrant la voie aux horreurs telles que l’auto entreprenariat- et les premières liaisons transocéaniques de leur mondialiste « décentralisation ».

De l’économie concrète, donc.

Pendant qu’on s’échinait à chercher comment gagner notre vie avec les contenus que nous mettions en ligne, certains qu’un autre « modèle économique » jaillirait de ces nouvelles pratiques, nous ouvrions un boulevard aux industriels pour poser nous-mêmes les bases de ce qui allait être la cerise sur leur gâteau : le marché grand public. Et nous contribuions à pieds joints à la création de la légende sur laquelle tout l’édifice de la « nouvelle économie » allait reposer : la virtualisation.

Virtuel, Internet ? Mon œil. Toute cette industrie se fout pas mal de « valoriser » quoi que ce soit d’autre que la consommation énergétique. Consommation née des usages auxquels ce blog continu de contribuer.

Le Grand Réseau ne se nourrit bien que de lui-même.

Message à l’attention des quelques amis qui seraient tentés de reprendre le flambeau de nos utopies : sur Internet, vivre de son blog où de quoi que ce soit d’autre que du produit de l’industrie « classique » où de l’industrie de l’Internet elle-même (hébergement, moteurs de recherches, etc, toutes choses contribuant à augmenter la consommation d’énergie, donc) est une chimère. Et il y a fort à parier que la presse payante en ligne soit aussi un rêve éveillé, tant qu’elle n’aura pas trouvé le moyen de « valoriser » le Grand Réseau pour lui-même.

Tout ce qui ne nourrit pas le réseau sera recraché par lui. Entre autres catastrophes, la « bulle Internet» est née de n’en avoir pas tenu compte. Et depuis, chacun cherche son chat dans le brouillard. N’a-t-on pas assisté à la naissance d’un journal papier qui prétend recycler les contenus des blogs en kiosque ? Ça laisse rêveur…