« Salut les filles, salut Max…»

Max, c’est le patron de l'Acropolis, le premier rade à mataf que j’avais fait il y a près de trois ans. J’étais tout neuf à l’époque...16 ans. Quand une des filles s’était collée à moi j’avais payé le verre, 45 la coupe, 5 la bière, 51 de salaire. On en rigole encore … Depuis, j’avais appris.

« Max, samedi 10 heures, avec les filles… » C’est moi qui étais chargé de faire le tour des bistrots de Chicago. J’avais le respect de la Zone. C’était venu par hasard.

Un soir j’ai retrouvé des légionnaires qu’on avait héliporté pour un de leurs exercices à la con. Ils m’ont emmené au Saigon. Crade en façade le bouiboui, une lampe Chinoise au dessus de la porte. Mais à l’intérieur, bois ciré, bibelots de jade et d’ivoire, ventilos pendus au plafond, cuivres à rendre jaloux un vieux bosco, un képi blanc et des photos en noir et blanc de Saigon.

Derrière la caisse, Mamasan, une ancienne pute des bordels militaires de campagne, ramenée par un para du « premier étranger ». La France coloniale et proxénète. Des filles, les plus classes du coin, des anciens de la légion, d’autres types aux sales tronches.

J’y ai trouvé mon tabouret.

Le déclic, c’est un soir d’escale de l’Arck Royal . Des 'tafs de la Royal Navy ont débarqué. Le bistro était vide de client. Mamasan au comptoir, Malika sa fille, terrifiante de beauté, moitiée SS-moitiée Viét, le prénom souvenir d’Algérie du père, mort de soif dans le désert. Depuis, sa mère laissait toujours une moitié pour lui dans son verre quand elle buvait. Et Cléo, tresse, frange et mèches pour cacher les oreilles, yeux noir.

C’est pour elle que je venais.

Les filles faisaient picoler les rosbifs, lorsque ça a pété. Je me suis retourné, juste pour voir la Malika en mettre une plein nez à un anglais. Je me suis levé, approché. Pas eu à intervenir, sur le coup j’ai pas compris, j’ai jeté un œil circulaire.

A gauche Cléo, méconnaissable, canette à la main, de l’autre bord, Malika en furie, dague de papa à la main, aigle et croie gammée, au centre Mamasan, canon double scié, chevrotines, zen…L’Arck royal a mis les voiles, pavillon bas. Elle a engueulé Malika, m’a embrassé, puis Cléo. Les codes. Mamasan venait de nous donner le feu vert. Elle fulminait quand elle perdait une fille mais elle faisait tout pour les placer au mieux. La guerrière est devenue ma princesse ce soir là, le reste a suivi.

A la vie à la mort avec Tête-carrée, l’officiel de Malika, 1.95 m, 130 kg de muscle, 10 ans de légion, autant de tôle, un neurone par biceps. Le type le plus craint de Chicago. Lui et l’autre partie du binôme, Gégé la fiotte. Amoureux sans espoir du panzer, du coup meilleur copine de sa femme. La seule tafiole du coin que personne ne se serait avisé de traiter de pédale. Il me collait quand il était défoncé, mais réglo.

Le caïd s’appelait Antoine, il m’aimait bien, je ne demandais rien, il savait pourquoi j'étais là. C’est lui qui m’avait envoyé faire le tour des rades. Le samedi à 10 heures, les patrons de bar, les filles, les truands, les légionnaires étaient là. Malika s’accrochait à Gégé-la-fiotte. Tête-carrée se balançait d'une jambe sur l'autre, Cléo a lu le dernier hommage.

Le clairon.
Les fleurs ont couvert le cercueil.
Elle était loin de Saïgon, mais toute la famille était venue.
Bon voyage Mamasan.
Laisse la lampe allumée au dessus de la porte en attendant.
La lampe Chinoise. Notre lumière.

Le phare des naufragés.