« Pourtant, c'est pas mon genre ! »

J'entends cette phrase au moins une fois par jour. C'est une moyenne, parce que curieusement, certaines matinées peuvent avoir un thème, alors que les personnes se présentent sans rendez-vous, sans que l'on sache à l'avance ce qui les préoccupe... la classification, la sanction disciplinaire, les congés payés... je ne compte pas la rupture de contrat de travail, là on ne parle plus de thème, c'est le fil conducteur de mes journées.

Cette phrase là est indéniablement liée à l'arrêt maladie.

La personne commence par raconter. Le contexte, avec souvent un point de départ comme un changement de poste, de lieu de travail, une modification des horaires, la réclamation des heures supplémentaires non payées etc... qui a conduit à une situation qui se dégrade depuis des semaines, des mois. Les propos de l'employeur qui se font de plus en plus durs, voire insultants.

Puis vient le moment où ils ont lâchés, parce que là c'était trop, l'inacceptable a été franchi et ils ne sont pas retournés au travail et sont allés voir leur médecin traitant qui les a arrêtés.
Et c'est à ce point du récit qu'elle arrive : « Pourtant, je vous assure, c'est pas mon genre ! »

Elle finit par me rendre dingue cette phrase. Et j'ai souvent du mal à la laisser passer sans réagir :

« il n'y pas de genre, pour la maladie vous savez »
« si votre médecin a jugé qu'il était nécessaire de vous arrêter, c'est bien que votre état de santé le nécessitait »
et une ou deux fois, gentiment, « parce que vous croyez qu'il y a un genre pour être en arrêt maladie ? », les jours où je suis moins patiente ou fatiguée.

Je ne devrais pas rebondir, certains enchaînant direct :

« oh quand même il y en a qui... » «  Ah mais si ! Ma belle-soeur par exemple... ».

Finalement la honte d'être malade, de ne plus être capable d'affronter ce qu'ils vivent au quotidien au boulot, parce qu'on est persuadé qu'il n'y a que les tire-au-flanc qui sont en arrêt maladie, c'est un sentiment assez répandu. D'ailleurs ne dit-on pas couramment : « il s'est fait arrêté par son médecin », comme si c'était la personne qui décidait de pas aller bosser, comme si le médecin n'était qu'un exécutant de ce que lui demande la personne qui vient le consulter ?

Cette semaine, c'est moi qui suis malade (Pas parce que je n'en peux plus, je vous rassure, juste des saletés de microbes ;-)) .C'est peut-être mon genre à moi d'aller voir mon médecin quand je me sens pas cap. Et moi aussi finalement j'ai culpabilisé de lâcher mes collègues un lundi matin, jour où la salle d'attente est particulièrement bondée.

La culpabilisation du malade, de celui qui n'en peut plus, de celui qui a besoin de repos, c'est un truc qui marche rudement bien ces derniers temps, et c'est surtout effrayant de voir à quel point c'est bien intégré par tout le monde :-(