Sa tronche tu ne pouvais pas l’ignorer.

Des cheveux blonds filasses en vrac sur des lunettes qui faisaient passer les hublots d’un bathyscaphe pour des lentilles. Des yeux totalement déformés par l’épaisseur des verres qui lui donnait le regard halluciné d’un fou à lier.

Ce qui tombait bien : fou il l’était, et pas qu’un peu. Quand il parlait c’était haut et fort, ses bras moulinaient de concert et comme il n’avait qu’une conscience précaire de son corps, il fallait camoufler bières, clopes et pifs.

Acid is good for you … Timothy Leary…

Il est monté si haut qu’il n’en est jamais redescendu … si l'on peut dire.

Il nous avait expliqué dans une de ces vagues périodes de rémission comment il avait atterri à l’asile. « J’étais en mob plein gaz et y a un con qui me double ! Je regarde et le mec c’était moi ! Alors tu vois, après je savais plus si c’était moi qui me faisais dépasser ou si c’était moi qui me doublais ! Je me suis cassé la gueule…J’ai expliqué aux pompiers mais bon ces clowns y z’ont rien compris ».

Pas évident, non plus …

Un jour revenant de l’autre bout du monde dans le dernier maudit tortillard qui s’arrête à tous les abris bus pompeusement baptisés gares, il est monté, il m’a vu, il était content, il s’est assis … et toute la micheline a pu profiter de sa grande expérience en milieu psychiatrique.

« C’est super, t’es défoncé tout le temps, y a des médocs il faut faire des trucs comme ça pour les avoir et pour les autres tu vois eh ben tu fait ça, y sont cons les toubibs ! pff ! y voient rien et pis je dis ce qu’il faut faire aux autres et j’ai le triple ! C’est pas dur y a plein de givrés là-bas et pis quand je veux voir ma mère je reste sage un peu et j’ai une perm … » etc, etc.

Le tout assis, debout, mimé dans le couloir central du wagon d’un tortillard.

Et un tortillard …C’est lent, très très lent.

La dernière fois que je l’ai vu, il est rentré dans mon rade une guitare à la main droite et un vieux fusil dans l’autre : « tu vois, quand y a des gens sympas je montre ma gratte et quand c’est des cons je tends mon long riffle ! Y a un tas de mecs si z’avaient eu un fusil à la place de la guitare ben y seraient pas mort et pis les soldats si z’avaient une guitare au lieu du flingue on ferait un bœuf le 14 juillet ! ».

Euh... ouaip, pas con. Elle est pas chargée au moins ta pétoire ?

« Meuh nan l’ôt pfff !! C’est pour rire, lui ! Et pis ma guitare non plus elle n’est pas chargée, regarde …

…. Y a pas de corde ! »

Pas évident non plus à première vue. Mais quand même.

J’ai jamais su son nom. Je ne crois pas que quelqu’un l’ait jamais connu.

Pour tous c’était juste : Mimosa.