Ce matin, j'ai commencé la journée tranquillement, à former une collègue à la nouvelle messagerie, aux procédures pour poser ses congés, à qui et comment envoyer ses rectificatifs de pointage quand la pointeuse est en panne (souvent ces derniers temps), le nouveau circuit de la documentation etc.... Puis j'ai été un peu bosser quand même, une heure de réponses au téléphone à des salariés qui subissent des gros retards de paiement de salaire, qui se font arnaquer sur le décompte de leurs jours de congés payés, qui veulent démissionner parce que là ils en peuvent plus, qui sont malades et se demandent ce qui va se passer pour leur boulot. J'ai du arrêter. Pas de temps de répit entre les appels qui m'aurait permis de finir le courrier que je dois finir avant midi, pour que les collègues de mon service aient le temps de lire et de l'amender avant ce soir. Deux jours à peine pour faire nos observations sur les plans de notre service dans nos futurs locaux, c'est un peu court, surtout quand il y a tant à dire, tant de raisons d'être en colère : les remarques que l'ont a déjà faites jamais prises en compte, les nouvelles mauvaises surprises qui surgissent toujours à chaque nouvelle étape, dégradant toujours un peu plus ce qui fonctionne déjà mal. On le sait, on boira la coupe jusqu'à la lie, mais ce sera pas sans gueuler. Je boucle à peu près, il reste des fautes mais tant pis, j'ai envie de fumer.

Dehors je retrouve un collègue, celui qui a fait une tentative de suicide dans nos locaux il y a un mois. Je l'avais croisé la veille, il était hors de lui et m'avait dit qu'il allait voir legrandchef dans l'après-midi. Je lui demande comment ça s'est passé, mais je vois bien qu'il est dans le même état. Il me raconte les dernières conneries de notre direction, me dit qu'il en peux plus, que de toute façon il dort toujours pas, qu'il a eu la psy de la cellule d'assistance au téléphone, qu'il a rempli une fiche d'hygiène et de sécurité ce matin pour dire à nouveau ce qu'il vivait, qu'avec sa femme ça ne va plus... J'essaie de l'apaiser, je lui parle de l'enquête accident qui le concerne, il finit par me prendre dans ses bras.

Je rejoins des collègues à la cantine. C'est plutôt calme aujourd'hui, je prends une petite bière. C'est que ça explose dans tous les services, mais nos directions nous chouchoute : on a de la bière en pression depuis un mois maintenant. Faudrait que je vois si y'a moyen d'en prendre plus d'une un de ces quatre, pour une urgence. A table, on parle un peu, mais surtout de boulot, enfin... des collègues qui ne vont pas bien.

Après le repas, je sors avec un collègue, mon amoureux, dix minutes de vrai calme au soleil, je profite.

Mon après-midi est consacré aux entretiens avec des collègues dans le cadre de l'enquête du CHS sur l'accident de service de celui qui as fait une TS. Ouais, faut pas qu'on se plaigne, on a pas du batailler pour la reconnaissance en accident. Du coup y'a enquête. Les autres ? Ben quoi les autres ? Les autres, ils sont en arrêt maladie, les autres, ils se gavent de cachetons chez eux, les autres, pis de toute façon on s'en fout des autres, ça nous fait gagner des mètres carrés dans le projet de relogement, puisqu'ils sont pas là on les compte pas, c'est tout bénef ! En plus, ça nous évite de les avoir sous les yeux tous ces gens qui vont mal, c'est dégueulasse à la fin toute cette souffrance étalée. Là c'est propre, et on a plus de place dans nos futurs locaux. Les autres n'existent pas.

Les premiers entretiens se déroulent. On parle de la tentative de suicide du collègue, de la journée, puis de l'année qui a précédé... et puis de tout le reste : la RGPP, la fusion des services, la désorganisation nommée réorganisation. Une collègue me dit : « moi j'étais pas là, je ne peux rien dire là dessus, mais je vais vous dire, je vais mal. J'ai plus le temps de tout faire, je commence à prendre trop de retard, et je n'arrive pas à le rattraper parce qu'à mon retour de congé, on a changé les horaires de réception des appels téléphoniques : avant c'était que le matin, maintenant toute la journée. Du coup, les dossiers prennent du retard, et j'ai des dates limites à respecter. » Pourtant, elle aime le contact avec le public, je le sais parce qu'elle me l'a dit, et pour l'avoir vue faire.

L'entretien doit s'interrompre. Il est 15h, c'est l'heure du rassemblement des agents, pour rendre hommage au collègue parisien qui s'est suicidé la semaine dernière. C'était un inspecteur du travail, mais aussi le secrétaire national d'un des syndicats du ministère. Aujourd'hui c'est son inhumation.
Peu de directeurs présents, mais pas mal d'agents. 3 phrases de la direction pour présenter le moment, mais vite elle repère que les syndicats ont préparé quelque chose et les invite à s'exprimer. Lecture du texte que nous avions préparé à la va-vite, puis la minute de silence, interrompue plusieurs fois par la voix impersonnelle qui nous vient des ascenseurs « fermeture des portes ». Ouais. On le sait que les portes se referment. Glaçant. Une phrase de notre directrice pour clôturer, et c'est fini. Quatre phrases en tout. Quatre pauvres putains de phrases de la direction, dans un service où l'un de nous a menacé de mourir il y a un mois, pour parler du suicide d'un autre. Minable.

Je repars faire les entretiens et les mêmes schémas se déroulent : on commence par l'objet de l'entretien, et on finit par parler de l'agent lui-même et de ses conditions de travail qui se dégradent, de ses peurs sur l'avenir...
En revenant dans mon bureau en fin d'après-midi, en quête d'eau et de nicotine, je retrouve deux de mes camarades syndicaux en pleine discussion. Je les sens fatigués. Et moi aussi je suis fatiguée mais se profile un week-end rempli de rien, j'ai plus de bières, mais de la vodka, ça ira bien. Et lundi, je serais prête. J'ai presque plus envie de leur exploser la gueule. Ma colère est froide. L'énergie est là. Et je participerai méthodiquement à leur faire ravaler leur morgue et leur mépris. La lutte n'est pas finie. Je vais bien.