J'héberge à nouveau. Ça m'ennuie, j'aime habiter seule, vraiment. Veiller au confort d'autres personnes est une contrainte dont j'ai choisi de me passer. Pourtant périodiquement je replonge. Nul héroïsme là-dedans, nul objet d'admiration. Simplement je peux le faire et je ne sais pas faire autrement.

Je ne pourrai jamais écrire de ces beaux textes humanistes sur la rencontre quotidienne si enrichissante avec le ou la SDF du trottoir d'en bas de chez moi (j'habite une maison de plain pied isolée en campagne, je suis heureusement peu exposée) parce qu'au bout de quelques rencontres, j'en viendrai à lui demander pourquoi ? Comment ? On bosse à en sortir (ou plutôt à rentrer) ?
Nulle sensiblerie là-dedans, ça ne m'attriste ni ne m'émeut, je sais qu'il y a des gens pauvres et je ne pleure pas à chaque rencontre. Je ne culpabilise pas non plus, je suis sûre de n'y être pour rien. Vraiment seulement de la solidarité politique, je te jure. Mais bon, j'suis pas psy non plus.
Mais ça me pose des questions sur le militantisme et sur l'associatif qui effectue le travail de l'État.

Avant, on pouvait croire que les personnes qui étaient à la rue le voulaient puisqu'il y avait le 115, les conseils généraux pour les familles, les associations diverses, les CADA (centre d'accueil pour demandeurs d'asile) pour les personnes étrangères par encore déboutées (et même quelques mois après avoir été déboutées). Bien sûr les personnes sans enfants et sans droits de séjour n'avaient que la rue et la débrouille.

Maintenant, toutes ces structures n'ont plus de moyens et des gens de toutes sortes se retrouvent sans hébergement (sans même parler d'une habitation).

Dans la ville où je milite, le CHRS (centre d'hébergement et de réinsertion sociale) pour femmes a fermé faute de moyens et celui qui assure l'accueil du 115 a vu son nombre de places réduit. Mais ici, c'est pas dramatique.

L'accueil des demandeurs d'asile a été démantelé, structuré régionalement et maintenant il est très difficile d'avoir une place, y'en a pour les familles, plus pour les autres, et pas tout de suite...

Donc les associations payées pour l'accueil et les militant-es se retrouvent devant des personnes qui vont être à la rue après les avoir rencontrées.

Je soutiens la lutte des travailleurs sociaux d'ici contre la réduction des moyens, même si je pense que la bonne revendication c'est celle d'une société où il n'y a pas besoin de travail social. Le travail social, ça m'a toujours interpelée. Cautère sur une jambe de bois, huile dans les rouages d'un système qui tiendrait peut-être pas le coup sans ça, normalisation de celleux qui dépassent. Bien sûr, des réussites individuelles, des choses chouettes... mais qui ne justifient rien. Je pense qu'aujourd'hui, les travailleurs et travailleuses sociales devraient arrêter de bosser, refuser d'être complices.

Quant aux militant-es, qui sont plutôt des militantes dans mon entourage, et je connais celles qui agissent autour de l'accueil des demandeurs d'asile puis des sans-papiers, vu qu'en France aujourd'hui, il reste si peu du droit d'asile... Peu de problèmes pour l'instant, des familles déboutées qui vont être expulsées du CADA sous quelques semaines, deux familles logées par une association qui s'est constituées pour... Mais face aux quelques cas déjà là, impuissantes, elles le disent et renvoient à la rue si nécessaire. En espérant que personne ne dorme réellement dehors. Elles appellent éventuellement le 115 (ou moi dernièrement). Mais elles n'hébergent pas. Parce que le mari, parce qu'on mélange pas le politique et le privé, parce que la famille, parce que la trouille aussi probablement... Et elles ne savent pas l'effort qu'il faut pour obliger le collectif à porter un hébergement quand on a choisi de le faire chez soi.

Mais elles dorment mal et me disent « Je t'assure, ça me travaille ».

Deux femmes hébergent cependant : une militante politique en plein esprit de sacrifice (elle laisse son appart), pas très bien dans sa tête en ce moment et une bonne soeur qui vit en ville.

Je m'interroge sur notre efficacité d'huile dans les rouages... sur notre capacité à changer queque chose du système si on milite selon des horaires de bureau, et en manifs. Et un simple hébergement d'une personne à la rue ne change rien non plus.

Je suis sûre que ce problème de logement va continuer à se dégrader, que de plus en plus de personnes vont être dehors (sans parler des mal et très mal logées, des hébergements familiaux douloureux et de tout ce qu'on peut imaginer). L'appel à manifester du 3 septembre nous le dit aussi.
Est-ce qu'on ne devrait pas inventer des modes d'habitat collectif et suversif, lâcher un peu notre confort (et moi aussi je suis attachée à mon chez moi et à ma bibliothèque, bien sûr) et monter de vastes squats pluri plublics. Non, je n'ai aucune envie de vivre avec des punkachiens au milieu des canettes de bière et de la musique trop forte (et trop nulle). Des squats familiaux, propres et rangés, gérés collectivement mais avec des règles, des trucs qui emmerdent réellement le pouvoir, forts de leur variété et de leur légèreté aussi...

C'est un peu bordélique ce billet, mais c'est parce que c'est pas encore clair dans mon cerveau. Je suis attachée à ma vie normale (de moins en moins normale sans doute vue de l'extérieur, pas de vie de couple, pas de boulot, je réalise mal ;-))) pourtant légère (pas de maison que j'ai construite de mes mains, pas d'enfants à qui la léguer... aucun de tous ces trucs qui enracinent mais aussi immobilisent) mais on ne changera rien sans y aller vraiment. Et y aller vraiment, c'est pas acheter à une AMAP, aller à toutes les manifs, lire les auteur-es réellement de gauche pour se conforter et chercher la meilleure solution au scrutin de 2012.