Comme tous les 8 mars, journée internationale des luttes de femmes, il y aura à Paris une manifestation dite nationale pour les droits des femmes.

Une nouvelle division apparaît. Après la séparation entre partisanes de/opposantes à l'interdiction du port du voile et la séparation entre pro sexe tarifé et anti sexe tarifé, voici la fracture entre les pour et les contre la pénalisation des clients de la prostitution (qui ne recouvre pas tout à fait la séparation précédente). Va falloir représenter le féminisme en 3 dimensions. Perso, je me place sur la case : opposante à l'interdiction, anti sexe tarifé et pour le pénalisation.

L'appel unitaire du Collectif national pour les droits des femmes contient cette phrase : Pour une véritable politique abolitionniste, incluant une vraie réinsertion des personnes prostituées, l’abrogation du délit de racolage et une politique de responsabilisation et de pénalisation des clients
Opposés à cette mesure, le NPA, Europe écologie les Verts et le MFPF (entre autres j'imagine) ne l'ont pas signé, l'association 75 du MFPF a signé. L'appel et sa liste de signataires sont là.

Act-Up (pro sexe tarifé) a initié une réunion des opposant-es à la pénalisation des clients, qui a abouti à une banderole "Un 8 mars pour toutes" et à une déclaration commune. Une partie des femmes du NPA se désolidarisent de cette initiative là, bien qu'opposées à la pénalisation des clients.

Peut-être est-il temps de constater que le féminisme unitaire n'existe pas et que de réelles fractures politiques existent parmi les femmes en lutte ?

Sur la pénalisation des clients, j'ai écrit le texte ci-dessous, un peu policé à cause que c'était pas pour ici.

Le débat sur la pénalisation des clients de la prostitution est revenu sur le devant de la scène grâce à l'action des associations abolitionnistes. Cette mesure est cohérente avec l'idée que la prostitution est une violence faite aux femmes. Même si une minorité de prostitué-es défendent la liberté de leur choix et ne se sentent pas violentées, la réalité majoritaire est celle de la violence subie avant l'entrée en prostitution et à chaque nouveau client. .
S'il y a violence, il y a auteur de violence. L'oppression des femmes est souvent présentée comme une oppression « en l'air », sans oppresseur. Dans le cas de la prostitution, les oppresseurs sont identifiés et ce sont aussi les clients.
La consommation de prostitution devrait être comme en Suède passible d'une amende proportionnelle au revenu du client et/ou d'une courte peine de prison.
Dans une approche féministe, il est évident que la simple répression n'a aucun sens.

D'abord, les débats sur la pénalisation permettent de remettre le client au centre du système prostitutionnel, d'affirmer que la prostitution est d'abord une affaire d'hommes. Sans clients, pas de prostituées. Les études sur les femmes prostituées sont nombreuses, sur les clients, elles sont rares mais on sait qu'ils sont des hommes ordinaires, souvent en couples ou l'ayant été, et que la domination, la possibilité de ne pas tenir compte de l'avis de la femme est une motivation importante du recours à la prostitution. Des hommes non clients commencent à prendre des positions publiques et collectives tels que « Real men don't buy girls » aux USA ou « Nous n'irons pas au bois » en France.

Ensuite, la pénalisation de l'achat de relations sexuelles est destinée à dire quelque chose aux clients : la société ne peut admettre cet achat, ne peut admettre que des femmes soient ainsi maltraitées. Il s'agit de créer une prise de conscience de la cruauté de cet acte, là où règne une tolérance sociale certaine. Le but est d'obtenir à terme la disparition de la demande de prostitution, pas de remplir encore plus les prisons. Il s'agit d'abord d'éduquer et pas de punir.

Et enfin, cette mesure doit être accompagnée de réelles mesures sociales pour aider les prostituées à sortir de cette activité. Du personnel, des moyens, des logements, des formations professionnelles, des aides médicales et psychologiques... toutes choses qui coûtent plus cher qu'une loi répressive mais sans lesquelles cette loi de pénalisation n'aurait aucun sens.

La Suède a franchi le pas de la criminalisation des clients en 1999 et a en même temps multiplié les services rendus aux prostituées pour les aider à quitter la prostitution. La pénalisation comprend deux types de sanction : une amende proportionnelle au revenu et une peine de prison pouvant aller jusqu'à 6 mois. Le bilan est positif.
Les hommes poursuivis n'ont été condamnés qu'à des amendes. Les résultats de cette mesure sont : une baisse importante du nombre de prostituées, pas de modification du nombre de viols (un des arguments de certain-es partisan-es de la réglementation de la prostitution est qu'elle empêche les viols, comme s'il était légitime de sacrifier un groupe de femmes à la sauvegarde des autres), baisse de l'activité des réseaux de traite (alors que dans les pays réglementaristes, ces réseaux se développent, appelés par la tolérance à la prostitution.)

Les oppositions à la pénalisation des clients sont de deux types : celle des personnes qui soutiennent que la prostitution est un métier comme un autre et qui n'y voient pas violence, et celle des abolitionnistes qui ne veulent pas de la répression, en particulier dans le camp des révolutionnaires.

Un premier argument est que réprimer les clients conduira les prostituées à se cacher et à encore plus de précarité. L'argument assimile ainsi la pénalisation des clients à la LSI de 2003 qui a introduit le délit de racolage passif. C'est l'argument du NPA pour ne pas signer le tract d'appel à la manifestation unitaire du 8 mars, tract qui contient cette phrase « pour une véritable politique abolitionniste, incluant une vraie réinsertion des personnes prostituées, l’abrogation du délit de racolage et une politique de responsabilisation et de pénalisation des clients » dans le paragraphe « Ce que nous voulons ». La répression de la prostitution est effectivement une violence faite aux prostituées, et n'a pas d'effet autre que précarisant : on ne lutte pas contre une violence par une autre. Mais on peut penser que faire diminuer le nombre d'auteurs de violences n'est pas du même ordre et les résultats de la Suède le prouvent.

Un deuxième argument est que on ne peut pas changer de société en utilisant la justice bourgeoise et ses outils. Cet argument n'est jamais utilisé, à notre connaissance, pour autre chose que les violences faites aux femmes. Les féministes qui ont obtenu la criminalisation du viol en savent quelque chose. S'il faut combattre la répression et viser à détruire les prisons, ce n'est pas en commençant par la répression des violences faites aux femmes.