LA LETTRE D'AMOUR


Ô mon F !

Mon petit bouton d'amour en papier !!

Je t'ai tant espéré
petit triomphe intime
mon arc-en ciel dans l'eau vive, après toutes ces années de boue
de grisaille, et d'ennui ...

Aujourd'hui c'est l'anniversaire, ça fait pile dix ans que tu es là, ah !...

Je me souviens
Je me souviens de tout
Un grand Soleil de Décembre dans Paris ...


J'étais arrivée à pied à 10h chez le Pr R. dans le 15ème, un chirurgien de l'hopital *****
mandaté par le tribunal pour m'expertiser. J'étais déjà débarassée du psy et de l'endocrino,
restait le gros morceau, l'expertise physiologique ...

"C'est dans la logique de ce qui se fait, m'avait dit l'avocat, il faut comprendre la juge,
ils ne peuvent pas statuer sans preuve.
Mais de toutes façons, vous êtes opérée, ce sera une simple formalité, normalement"



Immeuble hausmannien, 3ème étage sans ascenseur, Sonnez et Entrez
La secrétaire me voit arriver, une trique à chignon gris et lunettes d'ecaille en demi-lunes

"- Madame, Vous avez rendez-vous ?
- Oui, je suis Marianne V. et je ...
- J'ai un Xavier V. sur mon agenda, c'est vous ?
- Ben oui, mais en fait je ...
- Salle d'attente au fond du couloir, Monsieur."

Je me dis elle est peut-être plus conne que son employeur, ça peut arriver, ça, des fois.


Salle d'attente vide.


3/4 d'heures passent.


Je suis pas fière en fait, une copine m'a déjà raconté des trucs, je vais tâcher de jouer serré,
de toutes façons, je m'en fous, chuis une bonne femme, merdalors, y va bien être obligé de le voir.
Il ne peut pas ne pas, d'abord, et moi, ben...
j'ai pas le choix.

R. ouvre enfin la porte de son cabinet
Un type replet, la soixantaine, cheveux en brosse poivre et sel, costard noir, noeud papillon,
un teint cireux qui me rappelle quelqu'un vu à la TV, pas le temps de me demander qui.

"- Xavier V. c'est vous ?"

Ce coup-ci j'ai compris, faut dire oui.
Il me désigne un fauteuil devant son bureau

"- Entrez, asseyez vous-là."
Il gratte une sorte de fiche, il écrit, pendant trois minutes sans relever le nez
je suis tendue comme un arc, j'attends.
C'est un crapaud froid, grassouillet et mou, méthodique.

"Médico-légal, je me dis, en fait c'est une autopsie qu'il prépare",
je manque rigoler, c'est nerveux, il lève les yeux, donc non, je rigole pas,
il reprend son gribouillis
J'ai eu le temps de voir de façon certaine : dans son regard, il n'y a strictement rien.


"-Donc vous êtes Mr Xavier V.
- MADAME !
J'ai monté le ton, pas plus que ça, mais merde à la fin
Il monte exactement comme moi :
"- C'est le Tribunal qui décidera, ça."
Puis il redescend
"- Vous êtes né à .. le ... vos parents, blablabla
il enchaîne ses questions comme un automate, je réponds comme je peux,
j'ai peur qu' après une demi-seconde de retard à répondre, je me fasse engueuler
et si j'ai déjà couché avec des garçons, oui,
depuis quand, et avez-vous des frères et soeurs, blablabla,
votre père voulait une fille, avant votre naissance,
et à quel âge avez vous commencé à vous prendre pour une femme ?

- !!

- Ouais, comme les autres, quand on vous pose la question à brûle-pourpoint,
vous ne savez pas quoi inventer, bon passons à la suite, vous enlevez le haut,
corsage et soutien-gorge, s'il vous plaît.

- J'ai pas de soutien-gorge, en fait, avec mon traitement, je fais que du A, mais je veux pas de prothèses parce que ...

- Tsss tsss tsss dans la vie faut se donner les moyens de ses ambitions, mon vieux."

Il regarde, il palpe, il mesure, tour de bras, longueur des doigts
(elles sont chouettes, mes mains, ma mère disait toujours que j'avais des doigts de pianiste),
et il note encore, tour de poignets, puis il me dit de lever les bras.
Je suis pas épilée ...

"- De mieux en mieux"

Il repart à son bureau, griffone, encore toute un minute sur sa fiche, il revient,
m'examine la machoire, les arcades, les dents (ben si, ça aussi. Je vois pas le rapport, mais bon)
et me demande d'enlever tout le reste, chaussures, jupe, collant, culotte.
Je sens que c'est pas vraiment le moment de lui demander pourquoi.
Je dois rester plantée debout, à poil au milieu de la pièce,
regriffonage à son bureau, ce coup-ci il emporte son carnet avec lui,
il mesure mon tour de hanches, de cuisses, il note.

"-Retournez vous."

Il veut tout voir ce con ...

Dehors, l'hiver, il fait un soleil magnifique, putain, être ailleurs, bordel ...

"-Vous avez compris qu'avec des hanches pareilles, vous ne ferez jamais illusion, j'espère"

M'en fous, je commence à foutre le camp, je fais ça des fois, quand j'ai pas d'autre sortie

Il me réveille :
"- Allongez-vous ici"

Table de gynéco, le skaï est à moitié bouzillé par l'usure sur le côté où je m'assois,
on voit la mousse jaunâtre, mal recouverte par le papier d'examen, beurk,
Je suis allongée, il m'appuie sur la gorge pour sentir ma pomme d'Adam.
Changement de régime ... Il a arrêté de faire des commentaires
j'ai l'impression qu'il est enervé, essoufflé, en tous cas, il sue,
et je commence vraiment à en avoir assez.


C'est la peur, brute, animale, qui remplace ma rage d'un seul coup

"-Mettez vos jambes dans les étriers"

J'ai le palpitant à 200, j'hésite entre la crise cardiaque, l'AVC et le meurtre,
ma jambe droite est mal mise, elle dérape, tombe sur son poignet, mon talon pile sur sa montre,
il me la remet brusquement en position comme un enragé, il enfile des gants de latex et il dit entre ses dents :

"-On passe aux choses sérieuses"

J'ai dit que j'allais raconter alors je raconte:

Il a soulevé le capuchon de mon clitoris, et a frotté trois fois en tournant dans un sens puis dans l'autre pour voir s'il était sensible.
J'ai commencé à pleurer, il a ecarté mes lèvres, et puis c'est venu comme ça sans prévenir,
sans un mot, j'ai senti son index et son majeur me rentrer dedans, direct, à fond,
(enfin, quand je dis à fond, c'est à fond de sa grosse patte dégueulasse,
je suis plus profonde que ça, en fait)

Il a crocheté ses doigts dans moi, vers le haut (au point G, si ça existe ...),
puis un quart de tour, et encore un quart de tour vers le bas,
et il a retiré ses doigts lentement, il a enlevé ses gants, il est parti à son bureau,
et moi tout en chialant, je me suis mise à pisser sur sa sale table de merde, à cause de la trouille ...

"- Je peux me rhabiller ?

- Oui"
Ouf, il a rien vu, il ne s'est même pas retourné
je me suis essuyée avec la moitié de son rouleau de papier d'examen, et je me suis rhabillée,
complètement à l'Ouest
ensuite, je suis revenue m'asseoir devant son bureau, sonnée, défaite, idiote.
Il n'a rien dit d'autre, à part :
"Je transmettrai au TGI, votre avocat vous dira la suite des évènements.
C'est 350€"

J'ai lâché : "- Rien que ça ?"

"- Et alors? je suis payé pour faire quoi, moi, d'après vous, une note de service ?
Au revoir Monsieur, bonne journée."

....

4 mois après, coup de téléphone de l'avocat.
Je l'entends encore jubiler à l'autre bout du fil :
"-On a gagné ! On a gagné ! Oui définitif, dé-fi-ni-tif, prénoms ET sexe,
le Ministère Public n'a pas fait appel, le délai légal est passé,
bien-sûr j'ai vérifié auprès du greffe, donc c'est bon !!
Vous vous rendez-compte ? Vous voilà enfin tranquille, et on a de la chance, en plus,
l'affaire n'a même pas duré deux ans !!
Et puis vous savez, même pour moi, c'était pas facile, hein, vous êtes mon premier transsexuel,
j'ai douté jusqu'au bout, mais là, enfin, c'est réglé ! blablabla ...

"-Bravo, je lui ai dit, chuis drôlement contente, ah lala, merci pour tout, on en reparlera,
chuis à mon travail, je dois y aller, là..."
et puis j'ai raccroché et je suis allée dégueuler et pleurer tout ce que je pouvais
dans les toilettes du boulot, en me disant connement
que c'était même pas la peine d'être enceinte pour connaître ça, finalement ...



...

Ça fait dix ans


Quand on me la demande, je sors ma carte d'identité, machinal, et je la rentre, pareil,
je ne la regarde jamais.


Mon F
Mon petit F d'amour ...
je t'ai payé d'un viol, c'était le tarif
et si je ne te regarde jamais
c'est parce que, cloué dans ton plastique officiel,
tu as gardé intacte mon envie de mourir.