Le gars planté à l'entrée de la route en travaux, sous ses deux épaisseurs de manteaux (la doudoune fluo de sa boite, et le sien qu'on aperçoit dessous), le col relevé jusqu'au bonnet, semble tenir cette position depuis au moins trois heures sous le crachin. Il ne sort plus les mains de ses poches, se contente de te faire un signe de tête pour t'indiquer le carré boueux qui tient lieu de parking de chantier. Si je plante mes roues là-dedans, je couche la bécane. Ce sera donc le trottoir en amont.

Dans le même temps je met la question au chef de chantier dans un coin de ma tête : pourquoi le planton n'a-t-il pas de gants, au fait ?

La route serpente en forêt. Deux kilomètres de descente bucolique défoncée par des années de passages quotidiens des cars scolaires du patelin du coin. L'été dernier, lors de la visite avant travaux, j'avais trouvé la promenade sympa. Là, trois semaines après le début du chantier et par ce temps pourri, tu te la sent déjà moins d'y passer huit heures par jour les pieds dans une glaise qui essaie de te piquer tes bottes à chaque pas. Du camion au bulldozer, ça part en godille lente toutes les trente secondes, au milieu les playmobils n'ont pas l'air à la fête. Une mini-pelle déchenillée, la petite équipe qui répare est confinée entre un talus et les engins qui passent. Sale temps.

Le barnum était mal engagé, de toutes façons. Budget ficelé au vote à l'arrache, une semaine avant le début annoncé des travaux, par les mairies concernées. Pour les délais du marché, je pari sur les moyennes habituelles : 30% trop courts. On verra bien à la réunion de chantier.

Début de la réunion. Les bungalows n'ont pas l'allure habituelle de cabanes de jardin hors d'age, mais les cantonnements sont dans le noir, le groupe électrogène a lâché depuis 3 jours. Un autre arrivera peut-être la semaine prochaine.
- Peut-être ? et en attendant les vestiaires sont chauffés comment ?
- Bah, de toutes façons ils ne sont pas chauffés. Juste un peu le midi avec le chauffe gamelles au gaz.

Si on ajoute à ça qu'il n'y a pas d'eau courante pour se laver les mains et que les toilettes sont constituées d'un cube en plastique vert plutôt fier de son label "wc", la question me brûle de savoir ce que peuvent bien foutre de leurs journées les gars du Comité d'hygiène de cette boite. Le comité de quoi ? Ah ouais... bon, si on passait à l'ordre du jour ?

Le ronron réunion commence. Je pique un peu de fatigue, mais dans la brume j'entends :
Blabla... planning : sur 3 semaines, une de retard (tiens, encore gagné !)
Blabla... budget : alors là, voyez, ça va être un peu compliqué. On a eu des trucs pas prévus dans les études baclées.

Un jour normal sur un chantier normalement contrevenant.