Fin Février. Un de ces matins qui te recroquevillent dans ta doudoune polaire. Lever du jour sur ce chantier compact, énorme. Je rentre un peu la tête dans les épaules. Les 1.800 ouvriers arrivent par grappes, qui descendant des bus navettes, qui à pied depuis les parkings de la taille d'un supermarché. Les phares des douze grues encore immobiles percent une brume givrée, attendant que le soleil prenne le relais. C'est blanc pailleté, c'est blafard, ça glisse sur le ciment brut, le gobelet de cette purge de café imbuvable m'arrache une grimace et me brûle le bout des doigts. C'est le moment où je la croise. Au milieu d'une équipes de plombiers. Pas d'erreur, ce nez qui dépasse de l'écharpe et ce regard, juste sous la visière du casque, sont féminins.

La vingtaine à peine dépassée, engoncée dans un bleu qu'on devine doublé de deux où trois pull-over, la caisse à outils lui déformant l'épaule et les espèces de moon boots de sécurité hors d'âge aux pieds, c'est une fille de terrain, y'a pas photo. On se salue en se croisant, et dix mètres plus loin, enfin, je réagis. C'est fou ce que le froid engourdi mon neurone, ce matin. Je reviens sur le groupe, me présente à elle. Le reste du groupe repart à sa tâche, ça tombe bien pour la suite.

-"je suis arrivée Lundi, je suis intérimaire".
-"Et depuis 3 jours, on vous a affecté quel vestiaire ?"
-"Euh... les gars me laisse la place quand ils ont terminé. On s'entend bien, vous savez, ils sont sympas, ça va".
(Ouichhh... bien sûr. Ce chantier c'est le manège enchanté et moi je suis la fée bleue.)
-"Je viens avec le car, j'ai raté le dernier hier (à cause de la douche prise après les autres), mais j'ai trouvé un gars sympa pour m'accompagner à la gare avec sa voiture".

Déjà là, j'ai moins froid, vu que je commence à empiler les promesses de coups de pieds au cul pour la réunion hebdomadaire que ça tombe bien c'est tout à l'heure. In petto, je m'en colle un aussi pour ne pas avoir vu venir ce coup-là. Depuis bientôt deux ans que je traîne sur ce chantier, il faut dire aussi que c'est la première. Et ce sera la seule, mais je ne le réaliserai qu'un an plus tard.

Deux ans d'études préparatoires pour trois ans de chantier prévu, des mètres cubes de documents, mémos, plans, et... rien. Aucune hypothèse, prévision, question, enfin quoi que ce soit qui suggère que quelqu'un se soit interrogé sur l'arrivée possible de personnel féminin dans les effectifs des entreprises sous-traitantes, traduisez les bêtes de somme. En questionnant mes collègues plus anciens dans le métier, je m'apercevrai que cet "oubli" est la règle partout dans le BTP. Il faut dire que les conditions générales d'hygiène sur le chantier moyen, pour s'être bien améliorées depuis le mérovingien, n'en restent pas moins, budgétairement parlant, assez marginales. Mais là non, justement. Sur ce barnum HQE top moumoute à budget pharaonique, où l'Inspectrice du Travail (qui se sentira très mal à l'aise aussi, tout à l'heure) dispose quasiment d'une permanence, seul un atavisme séculaire est à l'œuvre, et qui prendra tout le monde de court.

Le cantonnement est calibré pour deux mille personnes en pointe, il y a deux cent personnes dans les services administratifs, des réseaux autonomes, en double, de tout ce qu'on peut imaginer, sept réfectoires aménagés, cinq barbecues extérieurs, une infirmerie équipée Premiers Secours à la pointe, des toilettes à moins de 200m de n'importe quel point du site. C'est une ville temporaire. Mais une ville étrange où la présence des femmes n'a jamais été envisagée ailleurs que dans les bureaux. Des secrétaires, des comptables, des attachées de ceci-cela, des ingénieurs, des cadres en tous genres, des infirmières, des ergo-truc-machins, même des que je ne comprendrai jamais très bien ce qu'elles font mais c'est pas grave elles sont sympas. La plupart ne mettrons jamais les pieds sur le chantier qui commence juste de l'autre côté d'une route goudronnée spécialement pour les travaux, et pour celles qui doivent le faire, comme les (déjà plus rares) chefs de chantiers, deux à trois fois par jour, les "vestiaires femmes" sont, comme ceux de leurs homologues masculins, d'assez sommaires placards contenant des rangées de bottes neuves et des cirés. Les lavabos des toilettes suffisent à assurer le niveau d'hygiène nécessaire à leurs incursions sur le terrain. On s'y salis un peu les mains, guère plus.

Mais un plombier, ici, c'est crotté jusqu'aux oreilles et crevé, en fin de journée. Ils sont environ deux cent et, pour eux comme pour les autres corps d'état, les installations sanitaires de ce chantier ont été soignées jusqu'au parfum des savons, j'exagère à peine. On est loin, très loin, du chantier "normal". Le temps de la douche étant compté comme travaillé, la compagnie de bus qui fait la navette refuse, sur ordre de la direction de chantier, de prendre ceux qui ne sont pas en "tenue de ville". On t'oblige à être propre. C'est te dire qu'on est bien dans la quatrième dimension.

D'accord, mais moi j'en fait quoi, dans tout ça, de mon plombier amazone ? la question a fait son petit effet, la tablée de gradés c'est faite une jolie frayeur bien bleue lorsque je leur ai dressé le tableau de ce qui aurait pu lui arriver sous leur responsabilité depuis trois jours qu'ils savaient et n'avaient rien fait, ça flatte un peu mon égo mais le torrent d'invectives stériles qui suit le lâché de la grenade ne fait pas beaucoup avancer les choses pour notre copine. L'heure tourne et ce soir il lui faut un vestiaire et une douche à elle. Non, pas dans une semaine, et non, pas dans un nouveau bungalow rien que pour elle, planté dans un coin isolé du chantier. T'imagine le calibre du con qui te sort ce genre de "solution" ! il la prend pour Esmeralda tombée de chez Manpower, ma parole. Non, elle, c'est ce soir et c'est ici.

Le contingent féminin des cadres de chantier, appelé à la rescousse par nos machos dépassés, se souviendra opportunément d'une douche, dont elles ne se servent jamais et dont la porte d'accès est bloquée par une étagère à dossiers depuis au moins six mois. Juste à côté de leur vestiaire. Ouf ! incident clos, les secrétaires vont couver Gavroche comme un oiseau étrange et beau, reprenons l'ordre du jour. Tout le monde s'ébroue, ça rigole un peu gras dans les rangs des vieux briscards mais bon, allez, passons aux choses sérieuses.

"Hum... excusez-moi...et s'il en arrivait d'autres ? ".



(Elle s'appelle Sophie, elle est plombier de grands chantiers, elle a du courage comme deux hommes, et je la salue ! )