barbaqueUn caillou de calcium, qu'on dit calcul banal et bénin. Un organe dont on se demande, une fois qu'on ne l'a plus, à quoi il pouvait bien servir, avant. Vingt-quatre heures d'intimité crue avec le « corps médical ».

Moins banal et bénin, ça. J'en sort, de cette intimité.

Elle m'a un peu brouillé l'estomac.
Je dois être un peu fragile.
Trop de chair autour.
Quelques nerfs,
aussi.


_ _ _ la Métaphore Métallique :

« - Aujourd'hui, cette opération ne comporte pas plus de risque que, disons, faire décoller un 747.
- Je vois. C'est de la mécanique, au fond.
- Ce n'est pas ce que j'ai dit. »

Non, ce n'est pas ce que tu as dit, mon Bon Dr Rond-replet, ta clinique n'a pas l'air d'un bel oiseau blanc, plutôt d'une compacte moulinette, mais à 2.000€ de dépassements d'honoraires au « décollage », tu es le pilote de ligne le mieux payé du monde. Endossable avant l'atterrissage. Pour le plein, forcément.

_ _ _ le Consentement Mutuel(le) :

Le Bon Dr Rond-replet explique. Les risques sont pour moi. C'est moi qui suis malade, non ? lui, ça va, merci. Le rutilent coupé noir de marque allemande, garé face au secrétariat de l'accueil, est là pour rappeler que la chirurgie est un métier d'élite bien portante. Auréolé du prestige de la fonction. Avec uniforme et galons. Un peu comme pilote de chasse, fut un temps, voyez. Du haut vol.

Lui, il accepte de me soigner. Moi j'accepte de l'être. On va s'entendre. On va même devenir très intimement intime environ une heure. Enfin lui surtout. J'ai donc signé le « consentement éclairé » idoine, sorte de bon à convoler peinard, comme quoi j'ai bien compris qu'on se quittera bons amis après, c'est tout. Que c'est juste pour l'hygiène, nous deux. Pas de quoi en faire une histoire.

_ _ _ les Protocolaires :

A l'attention de Madame l'Infirmière en Chef du service de chirurgie du bon Docteur Rondouillet.

Madame,

Vous me permettrez de poursuivre ici le dialogue de sourd-muet qui constitua l'essentiel de notre relation lors de mon passage en votre service. En effet, le temps m'a manqué pour répondre aux interrogations muettes de vos derniers regards, et je m'en suis un peu voulu, une fois dehors, de n'avoir su que vous sourire en silence lorsqu'après vingt-quatre heures d'incompréhension mutuelle, vous sembliez rendre les armes en cette phrase à peine audible : « mais, vous ne respectez aucun protocoles médicaux...?..». Le regard qui accompagnait cette phrase, où se lu d'un coup tout l'abîme entre nous, valait bien ces quelques explications.


- Des onze personnes de votre service dont la transhumance hivernale passait par ma chambre, une seule pris la peine de se présenter. Pas même vous.
- C'est l'insupportable emploi de la troisième personne à mon endroit qui vous aura valu la répartie qui cloua sur place votre suite aréopage de blouses empêtrées, par l'audace soudaine du son de ma voie, dans un grand blanc gêné. Outre l'envahissement brutal et anonyme de son intimité, « Il » n'a en substance guère apprécié que vos premiers mots le désigne d'entrée comme la variable un peu aléatoire de votre soucis d'une Maîtrise qu'on devinait Totale.
- Il arrive qu'un « patient » vienne à manquer de cette qualité lorsqu'on le laisse deux heures durant à poil dans une chambre froide sans réponse à ses questions.
- Il arrive que l'infantilisation outrancière provoque des rejets allergiques chez certaines personnes. Je vous concède avoir omis de vous en informer lors du remplissage du questionnaire y afférant.
- Avant que j'oublie : la toute jeune stagiaire que vous avez envoyée, sous la supervision de la plus ancienne, au bizutage de ma toilette, ne restera pas longtemps dans ce métier. Elle renâcle aux méthodes pédagogiques de blindage à l'humain qui semblent votre ordinaire. Elle ira en puériculture. Tant mieux pour les enfants.
- Un malade ne peux pas mesurer sa douleur « sur une échelle de 1 à 10 ». Qu'est-ce qu'une douleur « 10 » ? Que l'absurdité de la question posée en ces termes ne vous saute pas aux yeux ne lasse pas de m'interpeller sur la pratique médicale. Le sondage porté au rang du diagnostic, on est mal barré, ma bonne dame.
- J'ai bu un verre d'eau parce que j'avais soif, poussé le chauffage parce que j'avais froid, pissé dans le lavabo parce que j'avais trop mal pour me pencher. Et ça n'a rien changé à la face du monde. Enfin, pour autant que j'en sache.

Comme vous le constatez, Claire(*), mon séjour en vos murs fut de l'ordinaire d'un humain en souffrance au cœur du professionnalisme technoïde. L'ordinaire lisse comme la peau de mon ventre aujourd'hui. Les merveilles du progrès que m'a laissé entrevoir l'appareillage au service de ma guérison n'auront donc eu pour effet que de vous éloigner de ma douleur. J'ai eu froid comme un quartier de viande.

J'ai quitté votre service 24h en avance sur votre protocole, troublant l'onde claire des certitudes qui vous ancrent au sol. Mais reprenez le cours normal de la dictature ordinaire de vos pratiques : je me rétablis, conformément au protocole.

(*le prénom sur l'étiquette délavée de votre blouse fatiguée et moche.)


_ _ _ Petite Nuit et Grands Brouillards :

Lui c'est... ? Marc. L'étiquette, vingt centimètres de mes yeux. Pilote Marc Brancardier. Ex-cariste du mois à Carouf, adroit dans les couloirs étroits et tordus. Virage droite seconde, bout droit 20m fond de troisième, virage gauche, freinage. Monte-charge. Bouton. Pas l'ascenseur, c'est pour les gens. Moi déjà, moins. Sortie couloir. Froid, ce couloir. Odeur de pause clope, au fond la porte qui donne à l'extérieur. Ouverte. Courant d'air glacé. Blanc. Lumière. Vert, à droite « bloc ». Marche arrière, salut Marc. Un deux, trois... six personnes. « Bonjour ! ». Vides les réponses. L'anesthésiste. Connu. Les autres ? des masques, déjà. Pas de Rond-et-replet. Interrogation. Grande bringue bien campée, jolies lunettes, franc et doux regard, mains froides (la pause clope, c'est elle) qui prend la mienne (une humaine, enfin ! ) : à vue de nez c'est elle qui m'opère. Pas un mot là-dessus ? non. Tant pis. Piqûre. Temps tic-tac, « A tout à l'heure ! ». M'étonnerai. Bip...( noir )...lumière, blanche, froid, encore, brancard à côté d'un lit, viande roulée, de l'un sur l'autre. Moi ? pas sûr....( noir )...Rondou-belette, costume belle coupe, blouse négligée : « tout c'est bien passé ». M'en fout. Qu'est-ce qu'il en sait ? Prends-moi pour un con, t'y étais même pas. Mal aux épaules. Le jour, rouge par la vitre. 17h ?...( noir )...goutte-à-goutte, nouvelle tête, même blouse, nuit, quelle heure ? 20h...( noir )...nuit, l'infirmière a un détecteur de mensonge. Mais non, je n'ai pas envie de pisser ! Mesure, vous avez 500ml dans la vessie. J'avoue, mon corps est un sac d'eau ! mais non, vraiment pas...( noir )...Jolie infirmière. Tiens, je vais mieux, moi. Quelle heure ? 2h. Merci goutte-à-goutte en blouse rose...( noir )...4h, mal au crâne, au bide, j'ai faim. J'ai pissé où, au fait ? Confus, 6h...( noir )...Un thé ? oui. Croissants ? non ? ah bon. Court, le petit dèj' à 120€ la nuit. 8h....( noir )... Les ouvriers sur le toit en face. Intimité ? Pas de rideaux. Tant pis...( noir )...11h, Rondodu-ramplant et ses girls. Blouse blanche, faire semblant de. Accélère 11h10, Je peux sortir ? Je peux ! 11h12 Sûr, pas de regrets ? 11h13 Gicle, Ciao !!

Ouf ! respirer. Rentrer. L'embrasser. La douceur. Et s'endormir. Enfin.

_ _ _ le Morceau Fin :

Maintenant je me souviens. Il y avait une bille noire dans un petit bocal transparent à couvercle, sur la table de chevet, à mon départ. « Ah, c'est le... ? oui, c'est lui. Vous le prenez ? »

... ( ? )...

J'en suis encore à me demander s'il existe vraiment des nécrophiles qui partent avec. Cette question, j'ai pas répondu, j'ai cru à un dernier baroud de l'infirmière chef. Mais non, j'ai un doute : l'air étonné des blouses qui ont aperçu le bocal dans la poubelle pendant que je rangeais mes affaires, c'était une blague, dites-moi ?