En ces temps-là je transmettais, à des adultes à peine plus jeunes que moi, les bribes d'un savoir rudimentaire sur la création graphique et ses outils. Nos après-midi d'alors se passaient à fouiller les signes et leurs sens, décortiquant tout ce qui nous passait sous les yeux. Les panneaux du Code de la Route nous avaient crochetés les neurones un bon moment. On touchait là un aspect de la création où des graphistes anonymes allaient contribuer à façonner le quotidien d'un siècle de civilisation mécanisée. Un truc énorme. L'ampleur de la tâche accomplie délivrait un message sur ses motivations initiales. On regardait un panneau de sens interdit comme le sourire de la Joconde : un signe planétaire et intemporel. Sûr que ces petits dessins auraient valeur de traces, longtemps après la fin de l'ère des dérivés du carbone fossile.

Donnée implicite des études effectuées par la Sécurité Routière, tous les accidents mortels mettant en cause un véhicule en mouvement ont pour origine une infraction au Code de la Route. Logique, si l'on considère que cet outil fut mis en place dans l'unique but de prévention des risques liés à la circulation des dits véhicules. Se replonger dans un fascicule d'enseignement du Code après plusieurs années de conduite donne le recul nécessaire à en prendre toute la mesure conceptuelle, somme colossale d'invention pure : signalisation, protocoles de conduite, infrastructures routières. Tout y est, logique et limpide. Et corollairement, en mesurer les glissements dans nos pratiques quotidiennes. Le compte vertigineux qu'on se prend à établir de nos infractions, entorses journalières, restées sans incidences matérielles où corporelles, est en soi un hommage au génie de ses inventeurs. Un système qui laisse tant de place à l'inconséquence humaine, et nous sauve la peau si souvent sans en avoir l'air. Dépouillez-le de tout support physique, il reste une idée : la priorité, une politesse qui s'applique à vous éviter le pire, en l'absence de tout le reste. De la bienséance érigée en règle de survie. La belle idée, non ?

Il est notable que tous les efforts récents d'actualisation de ce Code concernent son volet à posteriori, le répressif. Signe des temps, la puissance de réflexion, mise au service de la prévention routière pendant cent ans, sera relayée par la gestion comptable de ce patrimoine intellectuel. Ici comme ailleurs, on n'invente plus, on rentabilise. Un coup de fatigue, faut croire. Dernier avatar en date de cette prise de pouvoir des comptables, une campagne de tests d'un nouveau modèle de caméra, couplée aux feux de croisement. Plus question de prévention, ici. On sort violemment du champ initial du Code de la Route, pour entrer dans l'ère, plate et sans autre avenir qu'elle-même, du constat arithmétique. Et que constate cette caméra ? au mieux, un non évènement, classé infraction. Au pire, les circonstances de la mort survenue par imprudence, classé ...« dommage ». Rien de vraiment utile à l'amélioration de la condition humaine, donc. Là où le feu tricolore « donne a voir » le danger d'une situation et appelle à la prudence, la caméra ...voit. A notre place. Elle dénonce, aussi. A notre place. Toujours trop tard, bien sûr, mais elle dénonce, obstinément. A rebours de toutes les valeurs d'éducation à la prévention qui prévalurent à sa naissance, le Code de la Route prend résolument le chemin de la coercition.

Ce choix d'introduire la certitude de la punition dans un système pas fait pour ça ne sera pas sans conséquences. Car enfin s'il s'agit de m'empêcher de contrevenir, quelle prochaine étape pour m'interdire de traverser au rouge, à 2h du matin au milieu de nulle part ? Un mur se dressera d'un coup sur ma route ? une commande radio automatique freinera à ma place ? certes efficace, mais alors à quoi servira le feu ? Au fond, dans la logique d'un discours sécuritaire, les caméras consacreront l'obsolescence d'un système basé sur la confiance en l'esprit d'analyse des individus. Pour finir, abandonnons ce Code de la Route, automatisons tous les véhicules et inversons d'un coup les statistiques désastreuses (elles le sont toujours) du comportement humain. Les seules causes d'accident seront alors celles qui ne figurent pas aux tableaux de la Prévention Routière : défaillances mécaniques et autres calamités imprévisibles de la nature. Mais ça existe déjà, direz-vous. Les transports en commun comme futur remède radical aux maux des transports individuels ? hautement probable, tant il semble que la machine à punir soit, ici comme ailleurs, pressée d'en arriver à la fin du Code de la Route.

Si nous n'y prenons garde, la politesse pourrait bien disparaître avec.

Et quelle sera alors la justification comptable des caméras ? Gardons en tête l'image des pires wagons. Toujours.