Ça fait quelques jours que ça tourne, comme de sinistres moustiques dans une nuit d'été un peu prématurée. Dans ces cas là, il faut éteindre la lumière, mais là non, j'y arrive pas!

La camarde, rôde encore, elle a des comptes à régler avec moi; déjà il y a une quinzaine, cette belle amie qui se fait la malle, sans crier gare, mais bon trop de souffrances, c'est trop! Et puis là, lui, il s'en va aussi...! Marre!

Je ne l'ai pas su tout de suite, mais Fafa s'est tiré, lui aussi, là comme ça, le 20 avril, Farid Chopel a tiré sa révérence et j'ai l'impression qu'il est encore là bas, au bout de l'allée! Certains d'entre vous l'ont peut être connu, Farid le Kabyle, plus qu'habile, un danseur extraordinaire, un mîme fabuleux et un mîme qui parlait en plus, un langage incompréhensible bien sur, fait de tous les langages et que bien sur, si on voulait s'en donner la peine, on comprenait !

On s'était rencontré au festival mondial de théâtre de Nancy, il y a 30 ans tout pile, un truc géant, créé, 6 ou 7 ans plus tôt par Jack Lang, oui, oui, le même, il n'a pas fait que des conneries! Un truc fabuleux, je ne sais pas si ça existe encore, ou des troupes venues des 4 coins de la planête se rencontraient pendant 15 jours! Ce jour là j'avais déjà vu "Café Muller" de Pina Bausch et Dario Fo qui avait démonté et remonté Goldoni, à peu près dans l'ordre, mais le sien! Le soir tombait et j'allais rentrer, en passant à travers le parc de la Pépinière, près de la place Stanislas.

On était en mai ou en avril, mais le parfum mêlé d'acacia et d'hibiscus et d'une odeur indéfinissable de sève, me ferait plutôt dire début juin, je ne sais plus, toutes les femmes étaient très belles, comme quand on a le coeur aussi léger que l'air et j'ai vu dans une allée, cette grande silhouette dégingandée de Buster Keaton d'Arabie, dans un costume sombre très smart, avec peut-être des pantalons un peu trop courts et trop étroits et une cravate un peu trop mince, une ficelle plutôt...

Il marchait comme s'i il touchait à peine terre, avec des guiboles en caoutchouc et un sourire accroché à la face, saluant chaque passante et même les bébés dans leurs poussette, enveloppant les vieilles dames de la souplesse de ses entrechats, tout ça sur fond d'un gromelot charabiesque, comme le gazouillis d'un grand échassier. Je l'ai suivi, longtemps je crois...!

Et nous sommes arrivés devant le barnum à ciel ouvert de Django Edwards, histrion déjà famélique mais gargantuesque, bateleur impénitent et Fafa s'est dirigé d'un pas résolu vers la scène qu'il aussitôt enjambé, en sortant du même coup, avec d'infinies précautions un petit imperméable de son porte documents et en le dépliant avec tant de délicatesse et de drôlerie que Django éclata de rire et nous ayant vu arriver ensemble, me fit signe de monter avec eux, ce que je fis comme un somnambule, dans le fracas de la fanfare!

On ne s'est plus quittés pendant trois jours et trois nuits(blanches), Farid n'ayant de cesse entre ses interventions que de retrouver Sarah, une très jolie petite anglaise de le troupe du "Bread and Puppets Theater", moi, essayant de m'accrocher, pour survivre et si il n'avait pas du retourner à Paris, le 3ème jour, je ne sais pas si j'aurais survécu. On s'est quitté en se promettant tout ce qu'on se promet dans ces circonstances, je me suis occupé de Sarah, très triste, à la demande de Fafa!

Puis le temps a passé, il a créé "Chopélia", un des spectacles les plus inoubliables que j'aie jamais vu, puis avec Ged Marlon, il a créé "Les aviateurs", remarquable et longtemps joué à Paris, il a fait quelques navets au cinoche, plus ou moins somptueux, dont un avec Coluche:"La vengeance du serpent à plumes", puis entre les années 85 à 95, un grand trou. Il se consumait par tous les bouts! Une résurrection de courte durée, récente, j'avais essayé de garder le fil, jusque là, mais c'était devenu impossible! Son dernier rôle, au cinéma, aura été dans le navet intergalactique de Robbe-Grillet, "Gradiva", puis après je ne sais pas, jusqu'à ce que j'apprenne qu'il venait d'être emporté par un cancer foudroyant, le même que Fred Chichin des Rita!

Le baladin du monde occidental s'en est donc allé, les poings dans ses poches crevées, comme un Raimbaud en bordée;

"J'allais sous le ciel, Muse et j'étais ton féal
Oh la la, combien d'amours splendides, jai rêvé"

Des clochards célestes comme celui là, Kérouac aurait voulu les rencontrer, c'était un nomade perpétuel, un nomade de la tête et du coeur et du corps , bien sur, éparpillé aux 4 coins de la Voie Lactée!

C'est un commentaire d'un billet récent du Yéti, qui m'a redonné l'envie de souffler sur ma plume, le voilà:" Le nomadisme est une forme d'anarchie, la roulotte un temple de notre imaginaire en perdition, de notre révolte silencieuse".

Salut Fafa, à bientôt, sous la Grande Ourse!