Cinq ans que j'y patauge, et je ne m'y fais pas. Je n'aime pas l'odeur du ciment au petit matin. Cette chiasse grise qui s'écoule à longueur de chantiers, uniformité visqueuse témoin de l'indigence souillon de nos relations physiques à la planète, a transformé toute architecture en virtuosité du cache-misère, tout art d'habiter l'espace en ...« design », cet avatar industriel stérile de l'un des sommets de la pensée humaine. Le ciment est le techno-rejeton foireux d'un art qui rassemblait tous les autres.

Cette bouse chimique à peine séchée, la poussière s'en échappe déjà, annonçant le vieillissement prématuré de nos vanités d'érections monumentales, aussi pénibles qu'éphémères. Nos constructions sont à l'image de la pensée eunuque de nos pharaons de sable, héritiers de baronnies incultes se piquant d'encourager les beaux-arts et la science de l'ingénieur, lorsqu'il ne s'agit que d'habiller de plastiques colorés et de verre teinté auto-lavant l'univers carcéral de nos vies quotidiennes.

Rien ne ressemble plus à une cage qu'un bâtiment en construction. Qui a vu le quadrillage à nu du fer à béton en mailles de rouille serrées s'étaler en grands pans géométriques assemblés à l'angle droit, sait qu'un plancher où un mur terminés n'ont que l'apparence de la lisse sérénité. Sous la surface, aucune histoire, pas de racine. Aucun geste authentique, peaufiné avec l'amour d'un métier, que le lieu aurait transmis par capillarité à ses occupants. Rien de cela. Juste l'écho sec et froid d'un grillage de gros fers torsadés, étonnant reflet de l'oméga de nos politiques sociales cruellement contemporaines.

Nous fabriquons des décombres, que nous prétendons habiter alors que nous n'en sommes que les meubles accessoires.