Avertissement : cet article est basé sur mes souvenirs et sur la documentation que j'ai sous la main. Erreurs et omissions sont possibles.
Il se peut également, bien que sous mon clavier ce soit hautement improbable, que je caricature les positions avec lesquelles je ne suis pas d'accord.



Cette année, il y aura deux manifestations féministes à Paris. C'était déjà le cas en mars 2004, la division était autre, mais un peu la même.



En février 2004 a été votée la loi sur l'interdiction des signes religieux à l'école, loi dont la (quasi) seule application a été l'interdiction du port du foulard islamique. Fin 2004 deux jeunes filles ont été exclues de leur lycée de Seine St Denis, dans un assourdissant vacarme médiatique.


Le CNDF, Collectif national pour les droits des femmes s'est positionné contre la loi, parce qu'elle ne traite aucun problème social et parce qu'il ne souhaite pas cautionner la politique gouvernemental de détournement de l'opinion loin des vrais enjeux.. Mais il a aussi toujours considéré le voile comme un signe d'oppression des femmes, comme tout élément imposé par une religion.
Le CNDF regroupe des partis, des syndicats et des groupes féministes dont le MFPF, Mouvement pour le planning familial et la CADAC, Coordination des associations pour le droit à l'avortement et à la contraception. Il représente l'héritage féministe "traditionnel", rebelle aux pouvoirs en place et anti-religieux , se battant pour une réforme du système social dans son entier. Sa position peut donc se résumer par "ni loi, ni voile".
Dans la vraie vie, ses revendications et ses actions sont plutôt de l'ordre du lobbying. La lutte en cours est celle pour l'obtention d'une loi-cadre contre les violences faites aux femmes, incluant la prévention par l'éducation à l'égalité, l'aide aux victimes, la formation des personnels concernés.... Et dans la vraie vie le CNDF est à peu près le contraire d'un collectif démocratiquement auto-géré.

Pour certaines féministes, le voile mettrait les institutions républicaines en danger et il faut renforcer l'universalisme laïc. C'est la ligne de NPNS, Ni putes, ni soumises, née en mars 2003 et de la revue Pro-choix (de Caroline Fourest, qui écrit maintenant dans Charlie Hebdo et de Fiametta Venner), fondée en 1990 pour défendre, entre autres, le droit à l'avortement et spécialisée ensuite dans les questions d'intégrisme religieux. Comme parmi les pas féministes, la limite entre anti-religion donc anti-islam et racisme est maintenant parfois franchie. En 2004, cette position portée par NPNS n'en était pas là.

Pour d'autres, dont Christine Delphy, féministe historique, mère de la notion de "classes de sexe", on ne peut traiter l'islam, religion minoritaire des populations immigrées discriminées comme le catholicisme. Et la défense du voile n'est pas une manipulation des groupes intégristes. Le collectif CEPT, une école pour toutes est créé pour exiger l'abrogation de la loi sur les signes religieux à l'école. Y participent des militant-es de gauche et d'extrême-gauche et des associations musulmanes. Quelques mois plus tard sera créé le CFPE, Collectif féministe pour l'égalité, regroupant des féministes historiques (dont Delphy), des animatrices du mouvement social et des responsables associatives musulmanes voilées ou non. Pour ces deux organisations, la loi sur le voile est sexiste (ne s'en prend qu'aux femme) et raciste (ne s'en prend qu'à l'islam). Le féminisme doit réfléchir à sa place dans l'histoire colonial, il faut y introduire la pluralité des stratégies d'émancipation et le respect des croyances religieuses. Aujourd'hui, le collectif LMSI, Les mots sont importants est également sur cette ligne.

En mars 2004, Ni putes ni soumises se retirera au dernier moment de la manifestation unitaire qui ne défend pas assez la laïcité à ses yeux et manifestera de son côté. Certain-es interpréteront ce refus plutôt comme une tactique destinée à "récupérer" le féminisme.

En février 2005, Une école pour toutes signe l'appel unitaire du 8 mars. Le Mouvement français pour le planning familial se désolidarise alors de la manifestation du CNDF et organise avec Ni putes, ni soumises une deuxième manifestation, en défense de la laïcité. Une école pour toutes, qui avait signé l'appel unitaire puis s'était retiré devant le grand nombre de protestations, rejoint, en forçant un peu le passage, la manifestation du CNDF. Une vingtaine de jeunes filles voilées réclament la liberté de se voiler. Des féministes quittent la manifestation.

Le drame est consommé, les divisions définitives. Mais cette division autour du voile n'apparaîtra plus sur le devant de la scène.

Une autre revendication est portée de façon surprenante (mais minoritaire) au coeur de cette manifestation de 2005, celle de la reconnaissance de la prostitution comme un métier comme les autres. Elle passera inaperçue mais depuis, a cru et embelli au sein du "nouveau" féminisme.

La manifestation de 2005 a vraiment été un étrange moment de féminisme, des filles voilées, un travesti (un trans ?) réclamant la liberté de se prostituer, le tout dans un cortège défilant bien poliment entre des vitrines de sex-shops....

En 2006 et 2007, je ne suis pas sûre. Je pense que les tenantes de la compréhension envers l'islam se sont retirées des manifestations et que seules des manifestations estampillées CNDF ont eu lieu, mais je ne suis pas sûre.

En 2008, il y a eu une manifestation unitaire autour du CNDF et un rassemblement à un autre endroit et plus tard (permettant de participer aux deux) autour des Panthères roses, Act-up... La prise de parole du collectif Les Putes a créé le scandale en fin de manif.

En 2009, deux collectifs organisent chacun une manifestation. Les horaires sont successifs pour que celleux qui le souhaitent puissent ainsi participer aux deux.

Il y aura la "traditionnelle" manifestation organisée sous l'égide du CNDF.

Puis la manifestation organisée par le "petit collectif" (faut bien lui donner un nom). Finalement, la liste des signataires de ce deuxième collectif est significative : d'un côté des collectifs partisans de la tolérance envers l'islam (Les mots sont importants, Collectif féministe pour l'égalité...), de l'autre des collectifs partisans de l'admission de la prostitution au rang de métiers comme les autres (Les Putes, Droits et prostitution, Langues de putes). Sur les 2 positions : les Panthères roses Ailleurs Alternative libertaire (sur l'axe ni voile-ni loi et abolitionniste en matière de prostitution), Mix-cité et les Tumultueuses (jeunes féministes encore en questionnement). Il y a d'autres signataires, que je ne connais pas.

La position des féministes qui se disent pro sexe (ainsi se qualifient les pro-prostitution, sous-entendant que leurs opposant-es sont contre la liberté sexuelle) est montante au sein du féminisme et au sein du mouvement anarchiste. Et dans les deux cas, je le déplore, profondément.

Ce petit collectif est une alliance qui peut paraître étrange mais qui a une logique. Les groupes qui le constituent défendent les droits de certaines minorités ( homo, prostituées, filles voilées) en s'alliant autour de la notion de "minorités discriminées".
Ils défendent des positions relativistes : on ne peut pas juger de manière universelle le comportement d'un groupe parce qu'il est relatif à sa culture, on ne peut pas juger du comportement d'un individu parce qu'il est relatif à ce qui est bon pour lui. Tout volonté de juger à l'aune d'un universel ne peut être qu'un rapport de pouvoir déguisé.

Dans les deux situations est omise l'articulation entre la revendication d'autonomie individuelle et l'oppression collective, économico-patriarcale dans un cas, théologico-patriarcale dans l'autre.

Ce panorama est sans doute un peu parisiano-parisien et schématique mais les lignes de fracture qu'il identifie peuvent servir à comprendre d'autres groupes ailleurs.

Ajout du 4 mars :

Le texte de l'appel à la manif du CNDF

et le texte de l'appel à la deuxième manif