J'allais déjeuner au restaurant avec un pote. C'est pas tout les jours, d'habitude c'est cantine, mais c'est la fin d'une semaine un peu fatigante, on décide de se faire plaisir. D'autant qu'on vient de faire le point de celles qui arrivent, de semaines, et c'est pas une sieste qui s'annonce.

Lui a envie de poisson et moi de me laisser trainer où ça lui chante. Nous voilà devant un de ces machins formaté "restaurant-de-midi-pour-banlieusards", avec une foule de clients qui nous laisse sur le pas de la porte. Un serveur se pointe et annonce une demi-heure d'attente au groupe qui est devant nous.

Demi-tour, direction le resto d'en face. C'est à cinquante mètres, ce sera "côte-de-bœuf-mais-sans-les-cornes" et merde au poisson. De toute façon, je m'en balance, j'ai faim et c'est tout.

Et c'est là, sur le chemin, que mon pote, un peu dépité rapport au poisson, me sort cette phrase, gluante comme du Figaro pur sucre un jour de grève des transports : "on dirait pas que c'est la crise, les restos sont pleins".

Je vous ai dit que c'est un pote ? Oui, je l'ai dit. C'est ce qui lui vaut de ne pas prendre mon pied au cul. Au lieu de ça, je m'entends lui répondre, le plus doucement que je peux : "la longueur d'une file d'attente de restaurant n'est pas un critère nécessairement pertinent pour juger de l'ampleur d'une crise. A la rigueur, ça prouve seulement que cette crise n'a pas encore atteint le dernier décile des revenus français".

- " Le dernier quoi ? ".
- " Décile. Les dix pour cents de salaires les plus hauts de France ".
- " Qu'est-ce que tu racontes ? les plus hauts salaires de France ne mangent pas dans une chaine de restaurants de banlieue ".
- " J'ai pas dit les plus hauts. J'ai dit : les dix pour cents les plus hauts ".
- " Et alors, ça change quoi ? c'est qui, ton dernier décile, d'abord ? ".
- " Et bin, c'est toi, c'est moi, c'est les gens dans la file d'attente, là. C'est les gens qui gagnent plus de 3.000 Euros par mois ".
- " C'est n'importe quoi ! on est pas les plus riches de France parce qu'on gagne 3.000 balles par mois. T'es chiant, des fois, avec tes trucs de gauchisse intégriste (sic. Je vous ai dit qu'il m'aime bien, aussi ? ) ".
- " Je t'informe que c'est les gars de l'INSEE que tu traites de gauchisses intégristes, là ".
- " ...?... Tu déconnes ?...".
- " Non. "

C'est juste à ce moment que les bras m'en tombent, généralement. C'est quand je découvre qu'un gars, assis dans un fauteuil plutôt haut perché dans la recherche en France, pertinent et pugnace dans son boulot de savant, ignore tout des fondamentaux de la cité.

Et ce mec vote à gauche. Depuis toujours. C'est même une sorte de tradition familiale, chez lui. Je le sais parce qu'il dit souvent que ça lui vient de son père, un instituteur communiste tout droit tombé du Front Popu.

Je vais me retenir de lui dire combien de gens vivent avec moins de deux dollars par jour dans le reste du monde, sinon je sens que l'apéro va pas bien passer.

Tout ça pour vous dire que vu du dernier décile, on est mal barré.

Du coup, l'entrecôte, je la veux saignante.

Et il va payer l'addition.