Il est presque une heure du matin quand on arrive au piquet de grève, la cafetière fumante à la main. Celui qui sort du groupe des sept pour nous accueillir, l’air très surpris de nous voir, c’est Jean, un de nos voisins. On ne se connaît pas encore trop, avec Jean, on avait juste fait une petite fête quand il a débarqué dans la rue cet hiver, emménageant avec sa famille dans la maison qu’ils venaient d’acheter.

Cette même rue au bout de laquelle il va bosser. Super écolo, non, d’aller bosser à pied ?

Enfin, je devrais dire « allait ». Parce que c’est fini. Je ne le savais pas, on s'était pas trop vu depuis, bonjour-bonsoir, mais ça fait trois mois qu’il n’a plus rien à faire, Jean. Plus aucune tâche ne l’attend au bureau depuis la mise en liquidation. Nortel : c’est plié, pour lui. Et pour les 700 ingénieurs de ce centre de recherche inauguré en grandes pompes, il n’y a pas dix ans.

Le maigre piquet de grève accueil le café chaud avec ce drôle de sourire plombé qu’on a quand la barque se charge un peu trop. Et tout de suite ils expliquent, ça débobine à toute vitesse, comme dans l’urgence. La mise en faillite calculée de la maison mère, les 43 M d’Euros de « prime de motivation » que se partagent les dirigeants pour fêter ça, là-bas, en Amérique, Ernst & Young nommé liquidateur des basses œuvres pour l’Europe, le réveil bad trip d’une tribu de salariés massivement non syndiquée, un petit groupe qui s’ébroue et tente de « faire quelque chose ».

Je passe tous les jours devant cette boite. Quand les premières banderoles ont commencé à fleurir sur la clôture du centre, l’absence de logo syndical m’avait fait tiquer. Confirmation ce soir : si l’un des gréviste ne me l’avait pas montré, je n’aurai pas vu le seul petit drapeau, en berne, de la CFTC, comme timidement fixé sur le portail d’entrée.

Quand un petit groupe de salarié a voulu lancer une action, ils se sont aperçu que non seulement, n’étant pas syndiqués, ils ignoraient tout de la manière dont se conduit une grève, mais que les quatre (quatre !) syndiqués de la boite n’en savaient pas beaucoup plus. Assez vite ils ont senti que le courage de ces quatre-là et la volonté de tous les autres n’allaient pas vraiment faire le poids.

C’est l’annonce du montant de leurs « primes » de licenciement qui a crée la poussée hargneuse : ils auraient les miettes que la loi accorde, et rien d’autre. Aujourd’hui, ils sont environ deux cent à s’être mis en grève. Pas précisément le soulèvement massif qu’on attendrait, à quelques semaines de la chute du couperet final, mais assez pour s’enhardir à rêver un peu. Et apprendre, aussi, sur le tas.

Apprendre qu’un préavis de grève se dépose en préfecture, par exemple. Apprendre à revendiquer, à communiquer, à… tout, quoi. Apprendre l’amertume, aussi. Quand ce journaliste débarque et qu’il leur dit : « vous brûlez rien ? Ça fera à peine une brève ». Bah non, ces gars-là n’ont rien à brûler, tout ce qu’ils savaient de la grève il y a encore trois semaines, il l’ont vu à la télé. Leur colère n’a pas eu le temps.

Ils savent, pourtant. Tout. Le gavage des hautes sphères, leur boite vendue à la découpe, les facturations à sens unique entre les services, les lignes comptables qui bougent pour vider le bilan d’une filiale rentable. Cette même filiale qui sera revendue à une filiale de son principal client, histoire de permettre à ce client-roi d’assurer sa propre « continuité du service ».

Ils savent aussi qu’ils ne sont pas les seuls à savoir. L'AGS (Fond de garantie des salaires) renifle tellement l’arnaque sur cette faillite qu’il fait planer une menace sur le versement de leur part des indemnités de licenciement. Un comble : d’un côté leur salaire est remis en question chaque mois par Nortel (ils risquent de ne rien toucher en Juillet), de l’autre le paiement de leurs indemnités est remis en cause par l’AGS.

Ils veulent « des indemnités acceptables ». Pour s’en faire une idée, ils sont allés voir un cabinet de recrutement afin de connaître les statistiques du métier. Combien de temps pour retrouver un boulot dans la branche, aujourd’hui, en fonction de son âge ? Volonté de justifier le calcul des indemnités qu'ils réclament, sans doute. Des ingénieurs, quoi. Jusqu’au bout du naufrage.

Victoire aux relents ironiques, ils ont obtenus le paiement de leurs jours de grève. Si le salaire n’est pas versé le mois prochain, de toutes façons... Ils apprennent à se battre, sur le tard. Le trop tard, évidement.

Et parlent des « Conti », à une heure du matin, comme d’un rêve caressé. Sans l’incendie.

Sur l’une des banderoles qui ornent la clôture du centre, ils ont écrit : « 700 familles menacées ». L’une de ces familles est celle de Jean, qui habite le pavillon au coin de ma rue, celle avec ces trois superbes bouleaux blancs qui s’épanouissent majestueusement dans leur jardin.

Les ingénieurs de Nortel : on tâchera tout de même de se souvenir qu’ils ont inventé, en pionners, un sacré bout des bidules qui font l’Internet et le GSM. Ce sera toujours ça pour les réchauffer un peu, par ces temps de grande solitude sociale.


( 410 : Gone )