Madame Grimault élève des brebis et des chèvres dans le triangle des Bermudes de France, quelque part entre Montluçon, Clermont-Ferrand et Aubusson. L’endroit idéal pour cette activité, en fait, vu que tout le reste semble s’y être englué dans les fissures d’un manteau terrestre qui a produit plus de sources chaudes pétrifiantes, d’usines à pneus déprimantes et de puits de mines fossilisés que partout ailleurs.

Les secousses telluriques, qui ont finit par faire fleurir de riantes perspectives vulcano-giscardo-touristiques à deux pas de ce triangle géographique étrange, semblent avoir du même coup recouvert ce coin d’une gélatine un peu molle qui vous plombe l’élan, d’où même les vaches n’arrivent péniblement à s’extraire, de prairies pourtant si vertes en cette fin d’été, que pour l’abattoir. Encore qu’on peine à imaginer l’effort.

C’est vert. Tellement silencieusement vert.

On voit mal les missiles balistiques de « l’insurrection qui déboule » partir de là, si j’ose l’image.

Encore que…

Madame Grimault a un tout petit comptoir sur le marché, où elle vend des fromages et fait signer sa pétition. A chaque client elle tend son cahier Clairefontaine, sur la première page duquel elle a balancé, au stylo à bille bleu, un chapitre bien senti contre les dégueulasses de France Musique qui ont fermé l’émetteur dans son coin. D’un coup, comme ça, sans prévenir de rien. Privant l’une de leur plus ancienne et fidèle auditrice des bienfaits des ondes classiques.

On est là, devant son comptoir, le paysan bien habillé qui a l’air d’un conseillé municipal qui « fait son marché », et moi. Forcément, j’interroge, je relance. Tu me connais : découvrir une braise dans tout ce vert tiédasse, faut que je souffle un peu dessus. Pour voir. Et ça rate pas : au bout d’un moment qu’elle s’échauffe à m’expliquer, le « conseillé » y va de sa bourrue-mais–bon-enfant tentative de raisonner l’agitatrice (bien connue de ses services, comme on dit à la télé régionale) : « Allez, madame Grimault, faut pas vous énerver, vous allez leur cailler le lait, à vos chèvres, là » (texto, j’invente pas).
- « Vous croyez pas si bien dire. C’est bien de mes chèvres qu’il s’agit, là. Ça fait 20 ans que je leur mets France Musique pour la traite. Vous croyez quoi ? elles s’ennuient, maintenant. C’est pas bon pour les fromages, ça ».

Le sourire jusqu’aux oreilles dément la gravité de la situation, mais l’autre élu-cultivateur endimanché en reste tout ballant et se tait. Du coup, j’ose la question : « et pourquoi elles écouteraient pas une autre station de radio ? »
- « Du classique, rien que du classique. Voilà ce qu’elles aiment »
- « Vous n’avez pas essayé de leur faire écouter du Jazz ? »
- « Elles comprennent pas cette musique. Dites, vous savez comment on pourrait faire, à qui je devrais porter ma pétition pour qu’ils se rendent compte qu’ils ont fait une bêtise, à France Musique ? Parce que je sais même pas où il était, moi, cet émetteur qu’ils ont arrêté. Je sais pas, moi, mais il doit bien y avoir moyen de le faire repartir. Il faut quoi, pour faire fonctionner un émetteur ? »
Le « conseillé » voit l’ouverture pour lui clouer le bec : « des sous, M’ame Grimault, il faut des sous. Beaucoup. »
- « Ah bon… Mais c’est une radio publique, tout de même, c’est pas possible qu’ils arrêtent comme ça mon émetteur… enfin… c’est quoi cette histoire. Ça sert à rien de couper une radio, tout de même. »
- Moi : « Ils ont sûrement une bonne raison d’avoir coupé l’émission de cette radio dans ce coin. Un truc du genre rentabilité, si ça se trouve. Maintenant que tout passe en numérique, que la radio émet aussi sur internet, alors… »
- « Mais j’ai pas internet, moi. J’ai arrangé un truc avec le vieux poste radio de ma mère, mon frère m’a accroché des enceintes dans l’étable, ça marche très bien. Pas besoin du numérique ». Je retiens ma question sur le poste de sa mère. Que je le suppose « durablement » à galène ne fait sûrement rire que moi.
- « N’empêche, je serais vous je commencerais peut-être à chercher une autre station qui me plaise, c’est mal engagé cette histoire d’émetteur qui n’émet plus. Et puis le jazz, c’est tellement le prolongement de la musique classique, ça devrait le faire, pour les fromages, il me semble, non ? ». (Qu’est-ce que je peux être con dans la gentille provoc’ à deux balles, moi, par moment).
- « Non. Chopin, Debussy, Ravel, ça oui. Et Beethoven, surtout. Ah ! celui-là. Non, vous me dites ce que vous voulez, Beethoven : y’a pas au-d’sus ! » (Paf ! ça m’apprendra à faire le malin, tiens)
- « Coltrane, c’est bien aussi, vous savez. Ça vous plairait sûrement… »
- « Beethoven, je vous dit. Y’a rien au-dessus. Bon alors, vous me la signez, cette pétition ? ».

Le « conseillé » en velours côtelé et moi, on se précipite pour signer, tu penses bien. Lui parce qu’il ne peut sûrement pas prendre le risque de froisser cette électrice énervée contre les Parisiens-de-la-Capitale au beau milieu de « son » marché certainement plein d’un tas de gens bien d’accord avec elle. Et moi parce que je signe toutes les pétitions qu’on me tend dès lors qu’il s’agit de pester contre des gros cons méprisants.

D’autant qu’il y a du monde derrière nous et qu’elle a fini d’emballer nos commandes pendant notre petite réunion de cellule de crise laitière. Un peu triste, tout de même, de savoir que Beethoven risquait fort de beaucoup manquer à ses chèvres, je lui souhaite bon courage dans son combat des ondes. Au moment où elle me tend mon colis, elle m’attrape doucement la manche : « Comment vous avez dit, déjà ? ».

« Coltrane, m’ame Grimault. John Coltrane. Pour les chèvres, vous verrez, y’a pas au-d’sus ».

Et on éclate de rire.