La question tombe alors que nous entamons le troisième quart d'heure de notre entrevue et que son stylo pointe le dernier quart d'une page que je ne vois pas mais d'où sortent toutes les questions qu'elle me pose depuis le début « informel » de notre conversation à bâtons pas rompus du tout.

Elle, c'est la DRH. Moi, le futur chômeur en fin prévisible de CDD à qui elle vient d'annoncer plus tôt que son contrat n'est pas reconduit. On ne se connait pas. Elle, parce qu'elle déhèrachise un machin qui est constitué de centaines de gens comme moi et qu'elle serait bien en peine de consacrer ne serait-ce qu'une heure par an à chacun. Et moi parce qu'en presque trente années d'activités professionnelles aussi diverses que variées je n'ai tout simplement jamais croisé, en subordonné, son espèce. Mes souvenirs en la matière remonte à une époque où on les appelait encore « chef du personnel ». C'est dire...

Mais revenons à la question. Sur le moment, je réprime difficilement un fou-rire. Qu'est-ce qu'elle vient foutre dans le petit train ultra calibré de nos échanges ? De nos palabres convenus, chacun à notre partition dans cette opérette aux relents de domination et de pouvoir, il ne sortira de toutes façons rien de constructif. Mais en croisant son regard un bref instant j'ai ressenti, palpable comme une gélatine translucide qui s'installe entre nous, le dérapage. Depuis ma première réponse il y a maintenant presque une heure, son professionnalisme est secoué par le recadrage systématique que j'opère vers la structure dans laquelle nous évoluons tous les deux. Mon incapacité à répondre à ses questions autrement que par une mise en abîme de celles-ci lui rabote les nerfs depuis plus longtemps qu'elle n'en peut, elle met donc tout le pot sur une attaque personnelle (*), à l'aveugle, « pour voir » comme au poker.

Tout, pourvu qu'enfin je dise quelque chose qui la conforte dans son rôle. N'importe quoi qui fasse de moi l'acteur responsable de ma propre situation, qu'elle ne cesse de me peindre comme insupportable et pour laquelle il semble urgent que j'entre enfin dans les affres d'une inquiétude rationnelle dont elle puisse tirer la substance de son métier, son grain à moudre.

Je pourrais lui répondre qu'en prenant un minimum de recul sur la situation, l'incongruité de sa question lui sauterait aux yeux. Je pourrais lui donner les causes profondes de son incapacité totale à déduire du dossier de « parcours » qui lui sert de référent, l'humain que je suis. Je pourrais aussi lui faire sentir en un souffle froid la bassesse confessionnelle de cette question digne du petit abbé qu'elle est devenue, d'un ordre religieux dont j'ai vu mettre en place (à vue de nez à l'époque de sa naissance à elle) les dogmes, les églises, les croix et les bûchés. Je pourrais lui laisser entrevoir ce que ce système de gestion des humaines conditions, auquel elle s'accroche comme à cette feuille de papier qu'elle me cache, venu le temps où s'installeront ses propres doutes, fera d'elle lorsqu'elle ne le servira plus assez.

Je pourrais lui dire tout ce que mes choix-erreurs m'ont apporté. Je pourrais lui raconter comment on vit sans la peur de se tromper. Lui faire comprendre qu'on ne vit pas seul sur cette terre de labeur, lui faire rencontrer tous les bons amis chers à mon cœur que les sinuosités non inscrites au dossier d'un « parcours pas droit » m'ont fait croiser. On parlerait de sa « carrière » en rigolant. Et on irait boire un coup.

Bon. Assez fantasmé.

Je relève les yeux en accrochant le sourire « Apaisement n°3 » à mes lèvres.

- « Non. Vraiment, je ne vois pas... ».

L'entretien est terminé.





*j'ai lâché un CDI pour ce CDD il y a deux ans, je devrais forcément regretter ça aujourd'hui...